[Traduction] “Un discours de remise des diplômes atypique” par Ursula K. Le Guin
Mills College, 1983
Traduction inédite d’un discours publié sur le blog d’Ursula Le Guin, que nous avons entendu pour la première fois dans l’épisode 26 d’Un podcast à soi. Ursula Le Guin nous invite à accepter et à assumer notre vulnérabilité et à valoriser le « côté sombre » de notre être— la dimension sensible, empathique et faible de chacun·e d’entre nous.
Ce discours a été lu à la cérémonie de remise des diplômes du Mills College en 1983. Il s’agit d’un Women’s College fondé au milieu du XIXème siècle à Oakland en Californie, dans le contexte d’un développement de structures académiques uniquement féminines aux Etats-Unis, offrant un espace d’émancipation aux femmes bourgeoises. Bien que dorénavant Mills College soit ouvert à tout·e·s, sa tradition intellectuelle reste « féminine·ste » et particulièrement volontariste pour inclure des personnes trans et non-binaires.
Avertissement : ce discours n’est pas soumis au droit d’auteur, et peut être cité ou réédité entièrement sans consentement de l’autrice, bien que j’apprécierais d’être avertie en cas de rééditions.
Mes remerciements chaleureux et cordiaux vont à celles et ceux qui m’ont écrit pour me dire qu’elles et ils avaient utilisé ce discours en classe, l’avaient partagé sur les réseaux sociaux ou autre, et m’en remerciaient. J’aurais aimé pouvoir leur répondre personnellement, mais je ne peux le faire que de cette manière. Merci ! — Ursula Le Guin
Je veux remercier la promotion de l’année 1983 du Mills College, pour m’avoir offert une chance exceptionnelle, celle de pouvoir m’exprimer en public dans la langue des femmes.
Je sais que des hommes sont diplômés en ce jour, et loin de moi l’idée de les exclure de mon discours. Dans une tragédie grecque, le Grec dit à l’étranger: “Si tu ne comprends pas le grec, merci de le signifier en hochant de la tête”. De toute façon, les discours de remise de diplôme fonctionnent habituellement grâce à l’accord tacite selon lequel tou·te·s celles et ceux qui sont diplômé·e·s soit sont des hommes, soit devraient être des hommes. C’est pourquoi nous portons tous et toutes ces robes du XIIème siècle qui siéent si bien aux hommes et qui font ressembler les femmes soit à un champignon, soit à une cigogne lestée d’un nouveau-né. La tradition intellectuelle est masculine. Parler en public se fait dans la langue publique, le langage national ou tribal ; et le langage de notre tribu est le langage des hommes. Bien sûr que les femmes l’apprennent. Nous ne sommes pas idiotes. Sinon dites-moi comment pourrait-on distinguer Margaret Thatcher de Ronald Reagan, ou bien Indira Gandhi du Général Somoza, si ce n’est par leur discours. Il s’agit d’un monde d’hommes, donc on utilise un langage d’hommes. Leurs mots sont les mots du pouvoir. Tu as parcouru un long chemin chérie, mais ça n’est jamais assez. Vous ne pouvez même pas y parvenir en vendant votre âme au diable, car c’est leur monde et non pas le vôtre.
Sans doute que nous avons eu notre compte des mots du pouvoir et des discussions sur la bataille qu’est la vie. Peut-être que nous avons besoin d’un certain vocabulaire de la faiblesse. Au lieu de vous dire aujourd’hui que j’espère que vous quitterez cette tour d’ivoire qu’est l’université, pour vous avancer dans le Monde Réel et que vous vous façonnerez une carrière triomphale ou du moins que vous aiderez votre mari dans cette entreprise, pour que le pays demeure fort, et que vous aurez du succès en toute entreprise. Au lieu de parler du pouvoir, et si je parlais comme une femme ici et maintenant en public ? Cela semblerait illégitime. Cela semblera terrible. Et si je disais que ce que j’espère pour vous en premier lieu, si, et seulement si vous voulez avoir des enfants, est que vous en ayez. Non pas des tonnes d’enfants. Quelques-uns, plutôt. J’espère qu’iels seront belles·aux. J’espère que vous et vos enfants auront suffisamment à manger et un lieu où rester au chaud et propre sur vous, et que vous aurez des ami·e·s et que vous exercerez le métier que vous aimez. Et alors, est-ce pour la raison pour laquelle vous êtes allées à l’université ? Pour cette seule raison ? Qu’en est-il du succès ?
Le succès est l’échec d’un·e autre. Le succès est le Rêve Américain auquel on peut continuer de rêver parce que la majorité des personnes dans la majeure partie du monde, et parmi elleux 30 millions d’Américain·es, vivent bien éveillé·e·s la terrible réalité de la pauvreté. Non, je ne vous souhaite pas d’avoir du succès. Je ne veux même pas en parler. Je veux parler de l’échec.
Parce que vous êtes des êtres humains, vous allez affronter l’échec. Vous allez affronter les déceptions, l’injustice, la trahison, les pertes irréparables. Vous allez découvrir que vous êtes faibles là où vous vous croyiez fort.es. Vous allez travailler pour posséder des choses avant de découvrir que ce sont les choses qui vous possèdent. Vous allez vous retrouver seule et apeurée dans des endroits sombres : je sais que cela vous est déjà arrivé.
Ce que j’espère pour vous, pour toutes mes sœurs et mes filles, pour mes frères et mes fils, est que vous soyez capable de vivre ici, dans cet endroit sombre. De vivre dans l’endroit que notre culture rationalisante du succès dévalorise, en l’appelant lieu d’exil, inhabitable et étranger.
Bon, nous sommes déjà des étrangères. Les femmes en tant que femmes sont largement exclues et étrangères aux normes masculines auto-proclamées de la société, là où les êtres humains sont appelés les Hommes, le seul dieu respectable est masculin, la seule direction se porte vers le ciel. Telle est leur pays, explorons le nôtre. Je ne suis pas en train de parler du sexe, il s’agit d’un univers complètement différent, où règne le chacun pour soi, pour chaque homme et pour chaque femme. Je parle de la société, de celle qu’on prétend être le monde masculin, celle de la compétition, de l’agression, de la violence, de l’autorité, et du pouvoir institutionnalisés. Si nous voulons vivre comme des femmes, un certain séparatisme s’impose à nous : Mills College est l’incarnation judicieuse de ce séparatisme. Ce monde dans lequel on joue à faire la guerre n’a pas été conçu par nous ni pour nous ; nous ne pouvons même pas y respirer l’atmosphère sans porter un masque. Et si vous portez le masque, vous aurez du mal à le retirer. Et si nous continuions de faire les choses par nous-mêmes, comme vous l’avez déjà fait dans une certaine mesure ici à Mills ? Non pas en faveur des hommes ni de la hiérarchie du pouvoir masculin : c’est leur jeu. Pas contre les hommes non plus ; car ce serait toujours jouer avec leurs règles. Mais avec tous les hommes qui sont de notre côté : c’est notre jeu. Pourquoi une femme libre avec une éducation universitaire devrait-elle soit lutter contre, soit servir “Machoman” [1] ? Pourquoi devrait-elle vivre sa vie d’après ses conditions à lui ?
“Machoman” a peur de nos conditions, qui ne sont pas complètement rationnelles, incontestables, compétitives, etc. Et donc il nous a enseigné à les mépriser et les nier. Dans notre société, les femmes ont vécu et ont été méprisées pour avoir vécu de ce côté de la vie qui inclut et assume la responsabilité de la détresse, la faiblesse, la maladie, de ce qui est irrationnel et irréparable, de tout ce qui est obscur, passif, hors de contrôle, animal, impur : la vallée de l’ombre, des abysses, de la profondeur de la vie. Tout ce que “le Guerrier” [2] dénie et rejette nous est laissé à nous et aux hommes qui le partagent avec nous et par conséquent, comme nous, ne peuvent pas jouer au docteur, seulement à l’infirmière, ne peuvent pas être des guerriers, seulement des civils, ne peuvent pas être des chefs, seulement des Indiens [3]. Tel est donc notre pays. Le côté sombre de notre pays. S’il y a un côté lumineux, on ne le connaît qu’à travers les récits des pionniers des hautes montagnes, des prairies d’herbe radieuses, mais on n’y est pas encore allées. Nous n’irons jamais là-bas en imitant “Machoman”. Nous nous y rendrons seulement par nos propres moyens, en y habitant, en ayant survécu à la nuit de notre propre pays.
Donc ce que j’espère pour vous est que vous y viviez non pas comme des prisonnières, honteuses d’être des femmes, des détenues consentant à vivre dans un système social psychopathique, mais comme des autochtones. Que vous vous y sentirez comme à la maison, que vous tiendrez la maison ici, que vous serez votre propre maîtresse, que vous aurez un espace à soi. Que vous travaillerez ici, quel que soit votre domaine de spécialité : l’art ou la science ou la technologie ou le fait de mener une entreprise, ou de passer le balai sous le lit et lorsqu’ils vous diront qu’il s’agit d’un travail inférieur parce que réalisé par une femme, j’espère que vous leur direz d’aller en enfer et au passage de vous donner un salaire égal pour un temps de travail égal. J’espère que vous vivrez sans avoir besoin de dominer ni le besoin d’être dominée. J’espère que vous ne serez jamais des victimes, mais j’espère aussi que vous n’exercerez aucun pouvoir sur d’autres personnes. Et lorsque vous échouerez, et que vous serez vaincues, et à l’agonie, et dans l’obscurité, alors j’espère que vous vous souviendrez que l’obscurité est votre pays, là où vous vivez, là où l’on ne se livre aucune bataille et où aucune guerre n’est gagnée, mais là où réside le futur. Nos racines se nourrissent de l’obscurité, la terre est notre pays. Pourquoi regardons-nous là-haut pour obtenir la bénédiction, au lieu de regarder autour et en bas ? L’espoir que nous avons réside là. Non pas dans le ciel plein d’espions volants en orbite et plein d’armes, mais dans la terre que nous avons regardée de haut. Non pas d’en haut mais d’en bas. Non pas dans la lumière qui aveugle, mais dans l’obscurité qui nourrit, là où les êtres humains font germer leurs âmes.
Notes des traductrices:
[1] “Machoman” désigne un personnage fictif créé par Ursula Le Guin. C’est la figure par excellence de l’homme machiste.
[2] Le nom anglais “the Warrior” indique qu’il s’agit d’un personnage fictif incarnant les valeurs de la lutte et de la domination contre lesquelles l’autrice s’érige.
[3] Référence à l’expression « too many chiefs and not enough Indians » qui signifie qu’il y a trop de personnes qui veulent contrôler, mais trop peu à fournir un travail effectif et indispensable. Le terme « Indian » est considéré aujourd’hui comme raciste. On utilise à la place le terme de “Native” qui renvoie à « autochtone » ou mieux, à telle ou telle nation qu’on nommera d’après leur propre langue et non celle du colonisateur (ex : Apsáalooke plutôt que Crow).